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Maison Heinrich Heine
Fondation de l'Allemagne – Maison Heinrich Heine
conférence-débat
L’indiscipline : une ambition pour les disciplines ?
lundi 26 novembre
de 19h30 à 21h30

L’attitude philosophique par excellence réside dans l’acte de vivre selon la critique, selon une modernité philosophique qui se dessine à travers des gestes théoriques et pratiques, des séquences historiques, des figures intellectuelles. C’est dans cette direction d’une philosophie comme contre-culture que nous encouragent à aller les philosophies de langue française des années 1960.
La philosophie est une pratique de discours dépendante des contextes culturels dans lesquelles elle est située ; il s’agit donc ici de localiser certaines scènes de la contre-culture philosophique et de les décrire pour en cerner les enjeux, les ancrages et les transgressions. En révélant un style de philosophie, nous voilà projetés dans des allures de vie considérées comme interdites, tant que nous en restons à la loi des universaux qui impose à toute vie une référence obligée à la normalité. Ce geste philosophique des années 1960 est encore le nôtre aujourd’hui et il importe plus que jamais de le reprendre, d’expérimenter à notre tour.

Guillaume Le Blanc, professeur de philosophie à l’Université Paris Diderot et membre du comité de rédaction de la revue Esprit, est l’auteur de La philosophie comme contre-culture (PUF 2014) dans lequel il analyse le concept de l’indiscipline. Il développera ce concept dans le cadre de cette conférence.

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Séminaire organisé par Lia Kurts-Wöste (Université Bordeaux Montaigne)

Avec la notion d’« indiscipline » (nous empruntons cette notion à Yves Citton, qui l’emprunte à Laurent Loty[1]), il s’agit d’interroger les liens complexes qui existent entre les différents critères régulant la pratique scientifique dans les SHS : consistance disciplinaire, cohérence épistémologique et critères « exogènes » (éthiques, anthropologiques, socio-historiques, philosophiques, académiques…). Avec une question sous-jacente fédérant l’ensemble des problématiques : y a t-il (peut-il ou doit-il y avoir) dans les SHS un point de vue fédérateur, régulateur, centré sur une définition plus ou moins implicite de ce qui vaut pour l’humain ? Que l’on puisse ou non appeler « philosophie » du scientifique un tel point de vue régulateur, en quoi a t-il à voir de façon fondamentale avec l’« indiscipline » ?

Dans Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (Ed. Amsterdam, 2007), Y. Citton associe le champ du « disciplinaire » à une menace de « formatage » de la pensée, l’« indisciplinarité » et le champ de l’« indisciplinaire » se définissant a contrariocomme une victoire de l’individu s’émancipant des dogmes et de la figure de l’ « expert ». Il définit ainsi l’« indisciplinarité » comme une attitude de recherche et de réflexion cherchant non seulement à croiser horizontalement les approches développées par différentes disciplines (comme le fait l’interdisciplinarité), mais aussi à intégrer verticalement les sensibilités et les savoirs développés par chaque individu au sein des différentes sphères de son existence (professionnelle, artistique, citoyenne, religieuse, sportive, etc.).

Si l’« indisciplinarité » ainsi revendiquée a ses séductions dans la mesure où elle a à voir avec le rejet des dogmes – l’« indisciplinaire » étant alors compris comme l’indispensable caractère « indiscipliné » d’une pensée qui ne cesse d’interroger sur un mode critique les points de vue et les pratiques existants, qu’ils soient ou non dogmatiques – cette « indisciplinarité » nous paraît dans le même temps symptomatique d’une certaine tendance socio-historique de notre modernité : celle qui consiste à penser le rapport du sujet au monde globalisé sur un mode privé, où l’ « indiscipline » pourrait avoir tendance à s’approcher – même si la position d’Y. Citton est plus complexe - d’une position hypersubjective et anhistorique, conçue comme une victoire du jugement privé sur les écoles et les institutions (approche que constatait par ex. récemment P. Desan à propos des lectures actuelles de Montaigne).

Nous nous proposons de réfléchir durant ce séminaire aux formes possibles d’« indisciplinarité » qui n’abandonnent en rien l’exigence de liberté de la pensée, mais considèrent que, si le chercheur peut rester un être « complet » doué d’affects et de responsabilité, la question du point de vue (les disciplines étant des points de vue) ne peut être évacuée sous peine de tomber dans des approches projectives qui ne se soucient plus guère de caractériserla spécificité des objets qu’elles se proposent d’étudier et risquent de manquer leur altérité.

La métaphore du réseau nous paraît la mieux à même ici de définir le point de vue disciplinaire : réseau de contraintes et de critères, qui font sa consistance, mais dont - il faut bien l’admettre - la cohérence fait parfois défaut. L’indiscipline consiste alors à traquer les réseaux « mal ficelés », le caractère exogène de tel ou tel tramage, fait de projections métaphysiques, de forçages institutionnels, de forçage des représentations ; elle consiste donc à se soumettre à des procédures prescrites par autre chose que par l’institution ou les représentations en cours, au nom d’une exigence supérieure.

Les liens entre indiscipline et épistémologie critique seront ainsi interrogés et à chaque fois redéfinis à partir d’un point de vue spécifique, où il s’agira d’éviter de faire rimer indépendance d’esprit avec égotisme : l’indiscipline comme vertu scientifique, au nom de quelle ultima ratio ?

A la suite de ce séminaire, M. Sandro Landi, directeur de l’Ecole Doctorale « Montaigne Humanités » de l’Université Bordeaux-Montaigne, prévoit la publication d’un numéro spécial sur l’indiscipline dans la revue Essais.

NOTES

[1]- Loty Laurent, « Sens de la discipline... et de l’indiscipline. Réflexions pour une pratique paradoxale de l’indisciplinarité », Pour l’Histoire des Sciences de l’Homme, bulletin de la Société Française pour l’Histoire des Sciences de l’Homme, n° 20, automne 2000, p. 3-16.

- Loty Laurent, « Pour l’indisciplinarité », The Interdisciplinary Century ; Tensions and convergences in 18th-century Art, History and Literature, ed. by Julia Douthwaite and Mary Vidal, Oxford, SVEC, Voltaire Foundation, 2005, p. 245-259 [version revue et corrigée du texte de 2000]

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