Marko Martin, résident de la Maison Heinrich Heine en 1993/94

Marko Martin est un écrivain allemand. Dans son œuvre littéraire, il s’intéresse principalement aux expériences de l’altérité à l’ère de la mondialisation. Parmi ses distinctions les plus récentes figurent le prix OVID décerné par le Centre PEN des auteurs germanophones à l’étranger (2025) ainsi que le prix Werner-Schulz (2026).

Marko Martin est revenu à la Maison Heinrich Heine en 2024 pour y présenter son dernier livre, Brauchen wir Ketzer?

Témoignage

Peut-être pourrait-on le dire ainsi : période d’incubation. Au début, il y eut l’étonnement – pourquoi ce couple de réceptionnistes d’un certain âge (ou du moins qui semblait assez âgé aux yeux d’un jeune homme de 23 ans) avait déclaré, via la ligne téléphonique de la chambre 308 : « Ça marche ». Mais qu’est-ce qui devait donc marcher ? N’avait-il pas appris au lycée qu’on disait « ça fonctionne » ? Avec des connaissances rudimentaires en français dans cette métropole, un statut d’auditeur libre à Paris VIII, là-bas à Saint-Denis, et le menu midi bon marché (couscous avec accompagnements variés) proposé dans les petits restos entre la station de métro et l’imposant bâtiment universitaire, qui resterait plus tard presque le seul souvenir.

Tout comme boulevard Raspail, cette élégante professeure de langues d’origine polonaise à l’Alliance française restera en mémoire surtout parce qu’elle avait mentionné, lors d’une conversation pendant la pause avec son élève oscillant entre timidité et audace, qu’elle connaissait le poète cracovien Adam Zagajewski, qui vivait alors dans la ville. Puis « La Liste de Schindler » sortit au cinéma. Les journaux (allemands) achetés au kiosque à l’angle de la rue des Rennes faisaient état de certains débats cinématographiques, et près de la machine à café au deuxième étage de l’Alliance, l’un des étudiants, qui avait pourtant semblé si sympathique auparavant, déclara qu’il ne regarderait jamais de « productions sionistes ». 1994 !

À la radio, dans la chambre 308, les informations sur le génocide au Rwanda, puis des spots publicitaires (« Avec Carrefour, je positive ») et des chansons, « Jacobi marchait » de Charlélie Couture, et d’autres. Et celui qui occupait cette chambre et qui avait quitté la RDA en mai 1989 en tant qu’objecteur de conscience ? Il écoutait et regardait, essayait de comprendre et de décrire. Par exemple, la Maison du Cambodge, fermée depuis le début de la guerre civile cambodgienne, tout comme la Maison Heinrich Heine, souvenir de pierre d’un autre génocide, orchestré par Saloth Sar, alias Pol Pot, qui avait lui aussi été résident de la Cité universitaire à partir de 1949 — un étudiant issu de la haute société nourrissant une haine croissante envers les exigences de la vie urbaine hétérogène, sous couvert d’anticolonialisme. Éclats de pensées, fragments de perceptions – avec qui les partager ?

Les autres résidents du couloir regrettaient qu’il se montre si peu dans la cuisine commune et qu’il ne participe pas non plus aux soirées vin rouge. En revanche, il lui arrivait parfois de ne rentrer à la Maison que le lendemain matin, alors que dehors, sur la pelouse, les premiers pratiquaient déjà leurs exercices de tai-chi. Alors, les lève-tôt parmi les autres résidents du troisième étage s’exclamaient « Oh là là », et il souriait, presque comme pour s’excuser. (Le fait qu’il arpentât Paris jour et nuit, se laissant emporter de rencontre en rencontre, l’étonnait lui-même.) Puis arriva la fin mai 1994 : Honecker, l’ancien chef du SED renversé en 1989, mourut en exil au Chili, et il y avait à la Maison une soirée avec le poète Durs Grünbein. En compagnie de Hella Faust, médiatrice littéraire vivant à Paris et également originaire de Saxe, on évoqua cette étrange coïncidence, mais là encore, avec davantage d’étonnement que de triomphe. (Comme s’ils étaient tous, au moins l’espace d’un instant fugace, des personnages sortis d’un roman de Patrick Modiano, déconcertés par les réalités et les associations parisiennes, armés d’attention.)

Mais à ce moment-là je n’avais plus besoin de me regarder timidement de côté et à la troisième personne, car j’avais trouvé l’amour de ma vie dans un café derrière le Centre Pompidou. La période fragile (de transition) à la Maison Heinrich Heine touchait à sa fin, et quelque chose d’autre commençait.         

               

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