JANVIER 2026

Heinrich Heine: Der Tod, das ist die kühle Nacht (1823/24), aus Buch der Lieder (1827)

Der Tod, das ist die kühle Nacht,
Das Leben ist der schwüle Tag.
Es dunkelt schon, mich schläfert,
Der Tag hat mich müd gemacht.Über mein Bett erhebt sich ein Baum,
Drin singt die junge Nachtigall;
Sie singt von lauter Liebe,
Ich hör es sogar im Traum.

FEVRIER 2026

Heinrich Heine meurt en 1856, au moment où Les Fleurs du mal de Baudelaire paraissent. Les deux principaux représentants de la poésie moderne en Allemagne et en France, séparés d’une génération exactement, forment une constellation qui permet d’envisager la naissance du concept de poésie et d’artiste moderne au XIXᵉ siècle dans le jeu d’échanges franco-allemand.

Charles Baudelaire 

Ciel brouillé

On dirait ton regard d’une vapeur couvert ;
Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,
Quand, agités d’un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l’esprit qui dort.

Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
Qu’allument les soleils des brumeuses saisons…
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé !

Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l’implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?

aus Les Fleurs du mal, in der deutschen Übersetzung von Simon Werle

MARS 2026

Heinrich Heine: Die schlesischen Weber (1844)

Le poème a été publié pour la première fois sous le titre « Les pauvres tisserands » le 10 juillet 1844 dans le journal Vorwärts ! de Karl Marx, puis distribué sous forme de tracts à 50 000 exemplaires dans les régions en révolte. Dès 1846 au plus tard, il portait dans les tracts son titre actuel « Les tisserands de Silésie ».

Die schlesischen Weber

Im düstern Auge keine Träne
Sie sitzen am Webstuhl und fletschen die Zähne:
Deutschland, wir weben dein Leichentuch,
Wir weben hinein den dreifachen Fluch –
Wir weben, wir weben!
Ein Fluch dem Gotte, zu dem wir gebeten
In Winterskälte und Hungersnöten;
Wir haben vergebens gehofft und geharrt –
Er hat uns geäfft, gefoppt und genarrt –
Wir weben, wir weben!

Les tisserands de Silésie

Ils sont à leurs métiers, sombres, les tisserands,
Sans larme dans les yeux, mais les crocs menaçants :
Nous tissons, Allemagne, nous tissons ton linceul,
Nous y tissons ces mots : « Trois fois maudits soient-ils ! »
« Nous tissons, nous tissons ! »
Maudit soit-il ce Dieu que nous avons prié
Dans le froid de l’hiver, quand nos ventres criaient ;
Vainement nous avons tenu et espéré,
Lui nous a bafoués et raillés et nargués –
« Nous tissons, nous tissons ! »
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre
In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »
Editions Gallimard (La Pléiade), 1995
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Musique (extrait) de
Sophie Agnel (piano) & Oliver Augst (chant)
D’après une mélodie de Thomas Desi

AVRIL 2026

Wilhelm Müller: Die Krähe (La corneille, 1822-23)

Le lien entre Heinrich Heine et Wilhelm Müller – l’auteur du cycle Winterreise – réside dans une orientation intellectuelle et politique commune, issue de la période du Vormärz.

Les deux poètes se situent dans un champ de tension entre la tradition romantique et une sensibilité politique croissante. Müller, souvent encore rattaché au romantisme tardif, manifeste dans ses textes – y compris dans la Winterreise – une critique sociale sous-jacente. La solitude, le déracinement et l’absence de perspectives du moi lyrique peuvent être lus non seulement de manière existentielle, mais aussi politique : comme l’expression d’une génération déçue par la Restauration et la répression politique après les guerres de libération.

Heine radicalise nettement cette attitude. Tandis que Müller formule sa critique de manière plus voilée et à travers des images symboliques, Heine apparaît ouvertement comme un poète politique. Il attaque la censure, l’arbitraire des princes et l’étroitesse nationale avec une ironie mordante et une grande clarté journalistique. Tous deux partagent néanmoins une vision sceptique de l’ordre restaurateur de la Confédération germanique ainsi qu’une sympathie pour des idées libérales, voire proto-libérales.

Il est intéressant de noter que Heine connaissait et appréciait la poésie de Müller, même s’il s’éloignait stylistiquement du romantisme. La poésie de la nature et du voyage chez Müller, apparemment apolitique, contient déjà ces ruptures et ces expériences d’aliénation que Heine politisera explicitement par la suite.

Ainsi, Müller prépare, par sa vision du monde poétiquement codée, le terrain à la critique sociale ouverte de Heine. Tous deux incarnent – chacun à leur manière – la transition de l’intériorité romantique vers une littérature engagée sur le plan politique dans le Vormärz.

MAI 2026

Heinrich Heine: Lied des Gefangenen 
(1821), aus Buch der Lieder (1827)
d’après une mélodie de Marcel Daemgen

Als meine Großmutter die Liese behext, 
Da wollten die Leut’ sie verbrennen. 
Schon hatte der Amtmann viel Tinte verkleckst, 
Doch wollte sie nicht bekennen.


Und als man sie in den Kessel schob,
 Da schrie sie Mord und Wehe; 
Und als sich der schwarze Qualm erhob,
 Da flog sie als Rab’ in die Höhe.


Mein schwarzes, gefiedertes Großmütterlein! 
O komm’ mich im Turme besuchen! 
Komm’, fliege geschwind durch’s Gitter herein, 
Und bringe mir Käse und Kuchen.


Mein schwarzes, gefiedertes Großmütterlein!
 O möchtest du nur sorgen,
 Daß die Muhme nicht auspickt die Augen mein, 
Wenn ich luftig schwebe morgen.

JUIN 2026

Heinrich Heine: Lied der Marketenderin, aus dem dreißigjährigen Krieg

Ce poème défend une position cosmopolite et humaniste. La cantinière ne fait aucune distinction entre les soldats de différentes nations ou religions et relativise l’importance de ces appartenances. On y retrouve le scepticisme de Heine à l’égard du nationalisme et des clivages idéologiques.

Und die Husaren lieb ich sehr,
Ich liebe sehr dieselben;
Ich liebe sie ohne Unterschied,
Die blauen und die gelben.

Und die Musketiere lieb ich sehr,
Ich liebe die Musketiere,
Sowohl Rekrut als Veteran,
Gemeine und Offiziere.

Die Kavallerie und die Infanterie,
Ich liebe sie alle, die Braven;
Auch hab ich bei der Artillerie
Gar manche Nacht geschlummert.

Ich liebe den Deutschen, ich lieb den Franzos,
Die Welschen und Niederländschen,
Ich liebe den Schwed, den Böhm und Spanjol,
Ich liebe in ihnen den Menschen.

Gleichviel von welcher Heimat, gleichviel
Von welchem Glaubensbund ist
Der Mensch, er ist mir lieb und wert,
Wenn nur der Mensch gesund ist.

Das Vaterland und die Religion,
Das sind nur Kleidungsstücke –
Fort mit der Hülle! daß ich ans Herz
Den nackten Menschen drücke.

Ich bin ein Mensch und der Menschlichkeit
Geb ich mich hin mit Freude;
Und wer nicht gleich bezahlen kann,
Für den hab ich die Kreide.

Der grüne Kranz vor meinem Zelt,
Der lacht im Licht der Sonne;
Und heute schenk ich Malvasier
Aus einer frischen Tonne.

JUILLET 2026

Heinrich Heine: Loreley (1884), inspirée d’une mélodie de Friedrich Silcher

La Lorelei est un rocher qui s’élève à 132 mètres au-dessus du Rhin, à l’un des endroits les plus étroits du fleuve.

Le courant, très puissant, ainsi que les nombreux rochers immergés ont provoqué de nombreux naufrages.

La Lorelei est également le nom d’une nymphe de la mythologie germanique qui attire les bateliers du Rhin vers leur perte grâce à son chant, à l’image des sirènes de la mythologie grecque antique.

Cette légende de la Lorelei inspira Heinrich Heine en 1824 pour écrire ce qui est probablement son poème le plus célèbre.

« Je ne sais pas ce que cela signifie… »

Mis en musique par Friedrich Silcher, ce poème est devenu un véritable « succès du répertoire populaire », bien au-delà de son contexte artistique d’origine.

Die Loreley

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließt der Rhein;
Der Gipfel des Berges funkelt
Im Abendsonnenschein.
Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar;
Ihr goldnes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldnes Haar.
Sie kämmt es mit goldnem Kamme
Und singt ein Lied dabei;
Das hat eine wundersame,
Gewaltige Melodei.
Den Schiffer im kleinen Schiffe
Ergreift es mit wildem Weh;
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur hinauf in die Höh.
Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn;
Und das hat mit ihrem Singen
Die Lorelei getan.

LA LORELEI, traduction de Pierre Le Pan

Je ne sais dire d’où me vient
La tristesse que je ressens.
Un conte des siècles anciens
Hante mon esprit et mes sens.
L’air est frais et sombre le ciel,
Le Rhin coule paisiblement
Les sommets sont couleur de miel
Aux rayons du soleil couchant.
Là-haut assise est la plus belle
Des jeunes filles, une merveille.
Sa parure d’or étincelle,
Sa chevelure qu’elle peigne
Avec un peigne d’or est pareille
Au blond peigne d’or du soleil,
Et l’étrange chant qu’elle chante
Est une mélodie puissante.
Le batelier sur son esquif
Est saisi de vives douleurs,
Il ne regarde pas le récif,
Il a les yeux vers les hauteurs.
Et la vague engloutit bientôt
Le batelier et son bateau…
C’est ce qu’a fait au soir couchant
La Lorelei avec son chant.

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